Bug wars

Mon œil droit reste désespérément clos pour une raison que j'ignore. Je ne ressens aucune douleur mais il m'est impossible de lever le moindre centimètre de paupière. L'œil gauche, par contre, fonctionne parfaitement... Voilà 10 bonnes minutes que j'essaye de comprendre comment nous avons fini quasiment à l'envers, le nez du module de notre navette pointé vers une masse de végétation très fournie. L'appareil a dû heurter la cime des arbres et terminer sa course dans un marais. J'ai la vague sensation que le sol n'est pas stable et que nous nous enfonçons lentement...

Mon bras droit reprend vie et je me permets quelques mouvements de la main pour combattre un engourdissement semblable à une amputation. Un des sièges de l'habitacle s'est encastré dans ma jambe gauche et j'ai le désagréable sentiment d'être prisonnier d'une masse de plastique et d'acier. McArthur, le technicien en chef, présente un visage tuméfié et méconnaissable.

Son nez n'est plus qu'une bouillie de chair et d'os, défiguré par l'impact et la violence du choc. Son visage est encore plaqué contre le pare-brise dans une posture grotesque. Je tente vainement de lui faire reprendre conscience en le poussant du pied mais seul un gargouillis baveux s'échappe de sa bouche. J'observe un instant, fasciné, une bulle de sang se former à la commissure de ses lèvres.

J'ai soif. Le cadran de ma montre est brisé et l'heure s'est figée sur 22h12. Les rayons d'un soleil inconnu me caressent la nuque. Ils sont horizontaux et semblent indiquer une fin de journée. À vue de nez, je suis paralysé dans cet habitacle depuis 16 longues heures. Ma gorge est sèche comme un canyon en plein cagnard. J'ai des visions sporadiques de sodas glacés qui commencent à me rendre fou. La soif est la plus sûre des obsessions même si vous échouez sur une planète inconnue.

J'ai réussi à me dégager suffisamment pour atteindre le tableau de bord et la thermos de Velasquez, l'éternel souffre-douleur de McArthur. Son thé vert est encore frais et je goûte chaque gorgée avec un bonheur indicible. Je réussis à me mouvoir sur un quart de tour pour enfin distinguer notre mécano statufié par l'implosion de notre réserve d'hydrogène liquide.

Ta thermos m'a sauvé la vie, compadres. Tu n'es pas mort pour rien.

J'ai toujours trouvé suspect les gens parlant seuls mais cette fois c'est différent. Je pressens qu'une forme de folie douce risque de m'étreindre si je continue à supporter ce silence assourdissant. Je conclus mon observation circulaire de la cabine par le siège de Branco qui, avec son pied érigé vers les cieux, me rappelle une sculpture exposée à la biennale d'art moderne de Lima.

Branco, mon co-pilote, reste introuvable. Néanmoins, j'entends une plainte lancinante s'échapper de la cabine arrière... Je lâche deux 'Branco!' qui me crispent de douleur au niveau de la poitrine mais qui déclenchent au moins une réplique de mon

compagnon d'infortune.

Au moment où nous nous encourageons mutuellement un objet non identifié s'écrase contre la baie vitrée au-dessus du tableau de bord. Je sursaute avec une douleur au niveau des côtes et heurte le volant droit avec ma tempe.

Branco m'interroge avec un trémolo d'inquiétude dans la voix mais mon attention est entièrement vouée à la créature informe qui glisse lentement le long de la paroi vitrée en traînant derrière elle une bave visqueuse. Je croise son regard ou plutôt l'absence de toute forme de vie que ses deux yeux d'un noir vitreux et sans vie m'imposent avant de disparaître sous la carlingue de la navette.