Call me fear

 23 juillet 1954, Los Angeles.

Richard Matheson pour Clive Andersen... 

 Je repose le combiné du téléphone le temps de m'avaler une rasade de citronnade glacée et d'enchainer sur une Craven A. D'expérience je sais que je dispose de trois bonnes minutes avant d'entendre la voix grave de mon agent mais je ne me plaint pas. Clive est mon impresario depuis 3 ans et je lui reconnait un vrai talent de négociateur.

Indépendant et ne travaillant qu'avec une jeune assistante, il n'en a pas moins l'oreille de la Fox et d'Universal, deux studios qui n'ont jamais dissimulé leur penchant pour le fantastique et la SF. Je repose mon verre glacée sur ce dernier numéro de Variety tout en m'interrogeant du bout des lèvres sur ma stratégie d'auteur consistant à ne pas livrer mon script de voyage temporel trop tôt.

Cette habitude de murmurer, je l'ai contracté comme n'importe quel auteur dont les journées s'étirent sur de longues plages de silence. S'exprimer seul est devenu, paradoxalement, une manière de ne pas sombrer dans la folie. Ces monologues n'ont rien à voir avec ces tarés en guenille surpris en conversation agitée avec un interlocuteur invisible sur Santa Monica Boulevard. Elles sont juste une manière de nous rattacher au monde réel. 

Ok, 6 semaine avant de replonger dans le brasier... 

Voila ce que je me dis avant de tremper à nouveau mes lèvres dans l'acidité de ce citron pressé. Selon moi, je dispose encore d'un peu plus d'un mois avant que les choses sérieuses ne reprennent leur cours et que les exécutifs des studios renouent avec leur rolodex et leurs chéquiers.