Notre bus s’est renversĂ© et a chutĂ© dans un des bras de la rivière El Colmillo. Colmillo n’est pas facile Ă  traduire mais Les crocs sont ce qui s’en rapproche le plus. De toute façon, l’appellation d’une rivière ne veut rien dire. Ce qui compte c’est de ne pas se retrouver dedans.
 
Laissez tomber toute la hype autour des requins dans les films d’Hollywood. Le vrai cauchemar marin est içi, cachĂ© sous une eau sombre et boueuse, et prĂŞt Ă  saisir n’importe quel membre Ă  sa portĂ©e. Je l’ai vĂ©cu. 
 
Sachez aussi qu’il y a toujours une saloperie de poisson plus vicelard derrière celui que vous avez Ă©vitĂ©. Et certains peuvent mĂŞme vous sauver. Mais je m’avance un peu…
 
J’ai quittĂ© Bogota pour Chiriqui en bus. C’est le meilleur moyen de rester discret. Le bureau des stupĂ©fiants ne me lâchait pas d’une semelle depuis trop longtemps. J’avais des drĂ´nes au-dessus de la tĂŞte tous les jours Ă  Bogota. 
 
Ces bus s’enfoncent souvent dans une masse de vĂ©gĂ©tation dense qui rend les drĂ´nes aveugles. J’avais l’intention de poursuivre Ă  pieds 30 kilomètres avant Chiriqui. 
 
Le chauffeur laissait s’Ă©chapper du rap local via deux enceintes qu’il avait bricolĂ©es. Il Ă©tait plus prĂ©occupĂ© Ă  chanter en rythme qu’Ă  surveiller la route. Un animal a croisĂ© sa route. Il a freinĂ© brutalement sur un pont de bois branlant. Le pont a cĂ©dĂ© et on a glissĂ© inexorablement vers la rivière.

La scène a durĂ© moins de quelques secondes, entre l’arrĂŞt soudain et notre atterrissage au fond de la rivière. Au milieu des cris de bĂ©bĂ© et des gĂ©missements des passagers, je me suis ressaisi et j’ai immĂ©diatement vĂ©rifiĂ© les fenĂŞtres. Elles Ă©taient toutes scellĂ©es. Le temps frais et l’air conditionnĂ© nous ont sauvĂ©s.


De l’eau s’est Ă©coulĂ©e par plusieurs ouvertures Ă©troites. J’en ai conclu que nous ne tiendrions pas plus de 40 minutes. Alors que les gros poissons en chasse Ă©taient bloquĂ©s Ă  l’extĂ©rieur, les plus petits pouvaient entrer. Comme cet enculĂ© de Candiru… Un parasite de 10 centimètres de long qui peut se faufiler dans n’importe quel trou corporel… Je portais un pantalon de jogging serrĂ©, mais je plains ceux qui Ă©taient en short cargo…

La seule issue était la soute à bagages. La lourde porte latérale pouvait nous protéger d’un afflux d’eau massif. Mais je savais aussi quelque chose que les autres passagers semblaient ignorer. Il y avait des sons étouffés contre la tôle du bus et cela ne pouvait signifier qu’une chose. Un putain de poisson avait faim.

J’ai filé quelques billets à un pauvre type pour qu’il se faufile dans la trappe d’accès à la soute et qu’il ouvre sa porte. Ce jeune Wayuus au teint mat pensait faire une super affaire. Quelques milliers de pesos en échange d’un coup d’épaule. Il n’avait aucune idée du risque qu’il prenait. 

On a entendu ses cris et sa lutte contre le poisson. Pas besoin de l’observer pour savoir qu’il luttait pour ne pas se noyer. Avec le recul, je pense que l’Arapaima lui a saisi le pied dans la soute et l’a entraîné sous l’eau.

Je ne suis pas fier de mon coup mais quand on a passé des années dans les rues de Cali, survivre devient un réflexe. 

Quand j’ai pu enfin apercevoir le jeune homme se débattre dans la bouche du géant de l’amazonie, j’ai plongé à mon tour. Alors que je nageais sous l’eau le plus loin possible de ce massacre, j’ai pu croiser les regards atterrés des passagers abandonnés dans le bus.

Un banc de piranhas a croisé ma route mais leur cible était un passager qui venait de tenter sa chance hors de la soute. 

J’ai filé aussi loin que possible et aussi longtemps que ma respiration me le permettait.

J’ai refait surface dans une sorte de cul-de-sac et j’ai butĂ© contre une structure mĂ©tallique. Je n’en croyais pas mes yeux. Je faisais face Ă  un sous-marin de poche coincĂ© et abandonnĂ© sur un banc de sable. 

J’ai tout de suite compris de quoi il s’agissait. Les cartels ont toujours eu des idĂ©es bizarres pour livrer leur marchandise. Les sous-marins de poche sont destinĂ©s Ă  naviguer en eaux peu profondes, mais certains tentent leur chance en pleine mer. Celui-ci s’est retrouvĂ© pris au piège dans une nasse. 

J’ai immĂ©diatement grimpĂ© sur l’Ă©coutille et je me suis faufilĂ© Ă  l’intĂ©rieur. À l’intĂ©rieur, un type mort Ă©tait affalĂ© sur le siège conducteur et derrière lui s’Ă©levait une montagne de poudre blanche d’une valeur de 7 ou 8 millions de dollars. 
 
Je ne me sentais pas bien du tout. Mon estomac jouait un concerto et une rafale de pets incontrĂ´lables l’accompagnait. Est-ce que je me suis permis de renouer le lien avec mon addiction passĂ©e ? Oui ! J’ai tenu 12 ans sans elle, mais Ă  situation exceptionnelle, rĂ©ponse exceptionnelle. J’ai alors laissĂ© la poudre circuler dans mes veines et l’effet fut immĂ©diat. 
 
Je ne pouvais pas rester ici trop longtemps. Les flics auraient Ă©tĂ© sans doute bientĂ´t lĂ . Alors que je m’envoyais une nouvelle fournĂ©e de poudre dans les narines, j’ai perçu un son sourd frappant la coque du sous-marin.  L’Araipama Ă©tait de retour. Mais il n’Ă©tait pas seul. Quelque chose cognait aussi contre mon ventre.

Trailer

DĂ©couvrir le Trailer